Réaction de Mme Le Barzic, psychologue clinicienne à l'Hôtel Dieu, service de nutrition, aux projets de loi visant à lutter contre l'obésité:
" Monsieur le Député,
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Votre initiative a le mérite d’informer l’opinion publique que l’obésité n’est pas seulement le problème médical d’une minorité d’individus «incapables de contrôler leur appétit», mais qu’elle concerne la société entière confrontée à la «modernité alimentaire» qui réduit l’activité des mangeurs dans le même temps qu’elle multiplie les sollicitations alimentaires avec une nourriture enrichie. C’est pourquoi elle engage la responsabilité des pouvoirs publics.
Toutes les mesures intervenant sur le contexte environnemental : fontaines scolaires, promotion du sport à l’école, responsabilisation encadrée de l’industrie alimentaire et de la publicité télévisuelle, me paraissent salutaires.
En revanche, on peut craindre qu’une telle mobilisation nationale n’aggrave la désignation et la stigmatisation des obèses si son application — particulièrement le dépistage précoce — est confiée à des intervenants, certes motivés, mais plus imprégnés des préjugés sur l’obésité que réellement avertis de la complexité multifactorielle de ce phénomène.
Le premier objectif de la prévention n’est-il pas de veiller à ne pas aggraver le phénomène ? On sait aujourd’hui que l’obésité est aggravée par : 1) les régimes restrictifs qui provoquent des hyperphagies réactionnelles et des troubles du comportement alimentaire, 2) les normes médicales de corpulence, trop dogmatiques, qui dénient l’hétérogénéité pondérale des populations humaines, condamnent les rondeurs et encouragent la maigreur, 3) la stigmatisation sociale généralisée du poids elle-même, qui propulse les mangeurs dans la logique des régimes restrictifs.
[...]
La stigmatisation s'ancre sur le préjugé universel selon lequel « il suffit » de manger moins et bouger plus pour peser moins et (re)trouver un poids « normal » inférieur au seuil fatidique de 30kg/m2.
Il s’ensuit que « maigrir c’est bien et grossir c’est mal »… pour la santé, évidemment ! En privilégiant les mesures destinées à assainir l’alimentation et à encourager l’activité dans la collectivité, sans déployer simultanément les moyens équivalents pour déraciner l’irrationalité des préjugés populaires, votre intervention pourrait déboucher à votre insu sur une stigmatisation accrue de l’obésité.
Votre projet ne risque-t-il pas d’encourager la course à l’amaigrissement s’il ne combat pas activement les informations simplistes sur le poids et sa résolution strictement diététique qui font encore des ravages chez les médecins eux-mêmes ?
Or, il est désormais admis qu’on ne restreint pas impunément son alimentation, que les oscillations pondérales peuvent être plus dangereuses que le surpoids lui-même et que la répétition des régimes intempestifs fait grossir.
Aux Etats-Unis, Leann Birch a démontré les effets « obésitogènes » d’une prévention précoce centrée sur la nourriture. Elle met en garde contre les troubles alimentaires et la dysharmonie du développement psychoaffectif qui peuvent être induits chez les enfants lorsque leurs parents, attentifs mais mal informés, les soumettent à une restriction alimentaire préventive précoce.
On sait que la restriction alimentaire affecte le comportement alimentaire de plus de la moitié des mangeurs occidentaux et, pourtant, la quasi totalité des études scientifiques persistent à analyser les histoire du poids sans prendre en compte les oscillations pondérales dues aux régimes restrictifs.
En France, l’intolérance aux kilos dits « superflus », s’accompagne d’une indulgence pour la maigreur qui constitue un véritable encouragement à l’anorexie mentale, maladie grave et dangereuse!
La quête de la minceur idéale est d’autant plus encouragée que les normes idéales sont inférieures au poids moyen de la population. Cette recherche de la minceur entraîne à la pratique de régimes restrictifs qui induisent des hyperphagies paradoxales réactionnelles et des troubles du comportement alimentaire, lesquels vont favoriser la reprise de poids et dégrader l’estime et l’image de soi d‘autant plus que la corpulence valorisée par les critères esthétiques en vigueur est inaccessible.
Abondamment relayée par les médias, la fascination française pour l’anorexie mentale n’est pas sans danger pour les générations adolescentes, dites « à risques », en quête de héros identificatoires et amateurs de « conduites extrêmes ».
Peut-on efficacement prétendre lutter contre la stigmatisation des gros sans dénoncer l’idéalisation morbide de la maigreur ?
L’exemple espagnol montre qu’il est possible d’agir efficacement sur les stéréotypes esthétiques. Lors d’un groupe de parole organisé à l’Hôtel-Dieu, des adolescentes obèses comparaient leur aisance tranquille lorsqu’elles étaient en maillot sur les plages espagnoles au malaise qu’elles éprouvaient dans la même tenue sur les plages françaises. « Le regard des gens n’est pas le même » nous déclaraient-elles. Or, pour enrayer la recrudescence des cas d’anorexie mentale, le gouvernement espagnol a imposé il y a quelques années un IMC minimum légal pour les cover-girls des couvertures de magazines.
Comment combattre la stigmatisation sans remédier au regard réprobateur porté par les français sur les plus gros d’entre eux ? Cette réprobation résulte de la conviction que quiconque s’écarte des seuils officiels d’IMC est un « malade de la volonté » coupable de ne pas se soigner. Mal utilisées, les normes médicales statistiques de corpulence peuvent participer à cette intolérance en rétrécissant la dispersion des valeurs et, surtout, en imposant une moyenne comme LA norme. S’y conformer aveuglément peut conduire à sommer ceux dont la corpulence s’écarte naturellement des chiffres fatidiques de se soumettre aux régimes qui risquent de les rendre encore plus gros, vraiment malades et profondément malheureux!
Restriction cognitive, normes pondérales irréalistes et valorisation de la maigreur anorexique, ces trois facteurs sont interdépendants et l’on ne peut agir efficacement sur l’un sans impliquer les deux autres.
Une lecture médicale simpliste et normative de l’obésité, largement répandue, repose sur le déni de la réalité de l’hétérogénéité naturelle des corpulences et des appétits et de l’augmentation inéluctable du poids de certains mangeurs en situation de modernité alimentaire.
Ce déni entretient les préjugés qui font le lit de la stigmatisation des obèses. N’est ce pas ce même déni qui conduit les pédiatres de l’AFPA à substituer le terme "obésité grade I" à celui de "surpoids" dans la grille des corpulences chez les enfants ?
Cette dramatisation sémantique risque d’avoir des conséquences catastrophiques sur les générations à venir. En culpabilisant les mères d’enfants potelés, cette incitation à la restriction précoce parentale ne manquera pas d’entraîner une conflictualisation des interactions familiales, de désorganiser le comportement alimentaire des enfants et, surtout, de propulser dans une « carrière d’obèse » — que la génétique n’avait pas forcément programmée — des enfants un peu ronds à un moment de leur vie !
Enfin, cette rigueur normative va à nouveau renforcer le préjugé selon lequel « tout le monde peut être mince s’il le veut » !
Aux USA, le dernier best-seller diététique vante l’alimentation plaisir « à la française » qui préserve de l’obésité. Alors que les Américains eux-mêmes regardent du côté des Français pour libérer leur corps et leur alimentation du carcan médical qui a tant aggravé leurs obésités, la France va-t-elle s’obstiner dans les aberrations aujourd’hui dénoncées outre atlantique ?
Si vous privilégiez les aspects médicaux qui consistent à modifier les comportements pour renverser le bilan énergétique sans lutter tout aussi énergiquement contre l’idéalisation de la maigreur anorexique et l’intransigeance des normes de corpulence qui font le lit de la restriction cognitive et de la stigmatisation, votre initiative risque de déchaîner encore davantage l’enfer des obèses alors que vous poursuivez la santé.
La victoire sur le « fléau social » qu’est l’obésité sera acquise lorsque l’opinion publique considérera les obèses comme des citoyens comme les autres, auxquels la société reconnaît le droit d’être soignés et respectés comme les autres, pour qu’ils puissent vivre comme eux, avec eux. [...] "